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Peu après sa défaite tonitruante contre Deep Blue en 1997, Garry Kasparov a esquissé les contours d’un nouveau rapport Homme-Machine: “Pourquoi, au lieu de nous affronter, ne pas jouer comme des partenaires? (…) L’idée est de créer le plus haut niveau de jeu jamais atteint, une synthèse du meilleur de l’humain et de la machine”: un joueur d’échec assisté par ordinateur, dès lors doté à la fois de l’intuition, de l’empathie et de la créativité d’un humain, et de la force de calcul brute d’un ordinateur. Kasparov a appelé cette nouvelle façon de jouer « centaur chess » [1]. Le centaure, cette créature mythique mi-homme, mi-cheval, allierait des qualités humaines et une puissance non-humaine pour réaliser plus rapidement, et plus efficacement, des objectifs plus ambitieux. De tels « centaures » seraient-ils plus forts que les machines? Pour répondre, Kasparov organisa de nouveaux tournois, où différentes configurations Homme-Machine pouvaient jouer les unes contre les autres. La virtuosité des joueurs-cyborgs de « Freestyle Chess » consiste à savoir quand suivre les conseils des algorithmes basés sur l’analyse d’immenses bases de données de parties précédentes, quand les outrepasser pour prendre à contre-pied leurs adversaires, et quand s’inspirer du programme pour élaborer une stratégie nouvelle. 

Dès 1960, Joseph Carl Licklider, pionnier d’Internet, avait établi les bases d’une “symbiose Homme-ordinateur” dans un article fondateur  : “Elle impliquera un couplage très étroit entre les membres humains et les membres électroniques du partenariat. Les principaux objectifs sont 1) de permettre aux ordinateurs de faciliter la pensée formulative car ils facilitent maintenant la solution des problèmes formulés, et 2) de permettre aux hommes et aux ordinateurs de coopérer pour prendre des décisions et contrôler des situations complexes sans dépendre de programmes prédéterminés. Dans le partenariat symbiotique anticipé, les hommes définissent les objectifs, formulent les hypothèses, déterminent les critères et effectuent les évaluations. Les machines informatiques feront le travail routinier qui doit être fait pour préparer le chemin des intuitions et des décisions dans la réflexion technique et scientifique (…). L’espoir est que, dans peu de temps, les cerveaux humains et les ordinateurs seront très finement couplés entre eux, et que le résultat de ce partenariat pensera comme aucun esprit humain jusqu’à présent, et traitera les données d’une manière différente des machines de traitement de l’information que nous connaissons à ce jour”(1960).

Contre toute attente, les vainqueurs du premier tournoi de « centaur chess », qui réunit plusieurs grands maîtres ainsi que les meilleurs programmes, furent deux joueurs amateurs équipés de trois ordinateurs aux performances moyennes. Mais le protocole d’échange mis en place entre les joueurs et les programmes était exemplaire: “Leur habileté à manipuler et à “coacher” leurs ordinateurs pour qu’ils examinent très profondément les positions a efficacement contrecarré la compréhension supérieure des échecs de leurs adversaires grands maîtres et la plus grande puissance de calcul des autres participants.” Kasparov déduisit le résultat suivant : Homme faible + ordinateur faible + process fort > Homme fort + programme fort + process faible. A l’image d’une équipe sportive, dont la qualité collective dépasse parfois la somme des individualités qui la composent, l’augmentation espérée pourrait donc relever des modalités d’interactions entre l’Homme et l’IA, d’une alchimie.  Dans son histoire de l’informatique, Walter Issacson (2015) propose ainsi d’imaginer un “test de Licklider”, pendant du fameux “test de Turing” supposé pouvoir qualifier une machine d’ “intelligente”, pour établir les propriétés collaboratives d’un programme intelligent. Reprenant la figure du Centaur, un article du célèbre centre de recherche technologique Xerox, connu notamment pour avoir imaginé plusieurs solutions utilisées par le Mac Intosh, pose, en 2017, un cadre à la réflexion.

AvantagesExplications Limites
Organisation humaineConnaissances et perceptions humainesExpérience vécue dans un monde ouvertExpérience dans des équipes interdisciplinairesCoûts de coordination
InformatiqueVitesseRapidité de recherche et de tests de solutionsTraitement rapide de données volumineusesIncomplétude des solutions et des datas dans un monde ouvert
Homme+InformatiqueCENTAUREPERFORMANCE MAXIMALELA COMPLÉMENTARITÉ COGNITIVE COMPENSE LES FAIBLESSES DE CHACUNTHEORIE ET PRATIQUE DU CENTAURE A CONSTRUIRE

La série d’articles à venir propose une réflexion sur les freins et les chemins du Centaur dans les organisations. Il s’agira régulièrement de proposer une analyse réflexive sur les conditions d’avènement d’un couplage Humain-Intelligence Artificielle d’augmentation du travailleur.

Le prochain article de cette série sur le Centaure sera consacré à un premier frein: la confusion entre organisation augmentée et organisation automatisée.

Yann Ferguson, Enseignant Chercheur à l’Icam (Institut Catholique d’Arts et Métiers) Responsable délégué du Domaine Humanité. Ce texte a bénéficié de nombreux échanges au sein de la Commission Cognitif et IA de NXU Think Tank.


[1] Kasparov, G. (2017), Deep Thinking : Where Machine Intelligence Ends and Human Creativity Begins, PublicAffairs.