S’il est un concept qui a fait consensus dans les universités des métiers de la santé, c’est bien l’empathie. Elle est encore enseignée à tour de bras et gobée comme une hostie par tous les étudiants en quête de sainteté professionnelle. Imaginez trois secondes que cette empathie ne soit pas la panacée que l’on voudrait nous vendre à peu de frais. Explorons donc ce concept afin de dévoiler son côté sombre et tenter de trouver une échappatoire digne de ces soignants qui ont réellement le souci d’autrui.

L’Empathie, un concept en fin de vie
Selon Christophe Pacific, Docteur en philosophie, 
“L’empathie ne tient pas ses promesses humanistes. Elle n’est pas un outil fiable qui puisse nous permettre d’interpréter rigoureusement les signifiants d’un patient.”

Elle est, dit-on, la posture idéale proposée au soignant pour lui permettre de comprendre ce que ressent autrui. De là, une avalanche de définitions plus floues les unes que les autres se bousculent au portillon. Ma préférée : l’empathie c’est ressentir sans éprouver… Quelle imposture ! C’est typiquement une définition idiote et mal renseignée. Pour tenter de se rapprocher au plus près du sens premier de ce mot, il convient de remonter sa piste jusqu’à son émergence.

L’origine

Elle est récente car est attestée au XXe siècle et formée sur le modèle de la sympathie. Le mot émerge dans la langue anglaise en 1904 chez Edward Bradford Titchener, qui inventa le mot “empathy” pour exprimer la différence qu’il y a en allemand entre einfühlung (en-pathie) employé par T. Lipps en psychologie et un autre mot “mitgefühlung” (syn-pathie) (1).

Empathie est la traduction du sens du mot grec εμπαθεια empatheia lui-même du mot grec εμπαθης empathès, signifiant affecté, qui se passionne, lui-même issu du préfixe εν en et de παθος pathos au sens de dans le pathos d’autrui ce que l’on éprouve et état de l’âme agitée par des circonstances extérieures, disposition morale.

Il s’agirait donc initialement d’une disposition à éprouver avec passion ce qui se passe chez autrui. Bref, ce que nous avons fait de ce concept est très éloigné de sa sémantique originelle.

Le piège de l’empathie

Nous traiterons spécifiquement de l’empathie cognitive et de l’empathie affective : Elle consiste à comprendre le point de vue de l’autre (c’est l’empathie cognitive) et ce qu’il ressent (c’est l’empathie émotionnelle). “S’identifier” ne signifie pas que l’on se mette totalement à la place de l’autre, mais qu’une résonance s’établit entre ce que l’autre éprouve et pense, et ce que l’on éprouve et pense soi-même. L’identification ne nécessite pas de reconnaître à l’autre la qualité d’être humain. (2)

C’est ici que le côté sombre du concept transpire. Si l’on retient l’idée que l’empathie est une projection psychique de soi-même dans un objet extérieur, on peut entendre cette empathie dans le sens égocentrique que lui donnera ensuite Theodor Lipps, d’une jouissance objectivée de soi dans un objet extérieur. (3) Le soignant jouirait donc de sa propre compréhension du pathos du patient. Croyant comprendre de bonne foi ce qui agite le patient, le soignant s’auto-congratulerait avec la conviction de réaliser une connexion communicationnelle très professionnelle.

Le concept d’empathie aurait alors évolué vers la construction d’une illusion : celle du sentiment de cerner, de comprendre ce que ressent le patient en évacuant le risque de contre-transfert soignant qui pourrait le faire basculer dans une vraie émotion compassionnelle. L’empathie se révèle alors comme un masque que le soignant oppose au patient en faisant croire à ce dernier qu’il est compris et entouré de bienveillance. Une empathie cognitive sans facette émotionnelle.

L’empathie ne tient pas ses promesses humanistes. Elle n’est pas un outil fiable qui puisse nous permettre d’interpréter rigoureusement les signifiants d’un patient.

L’empathie, un outil suspect

Ce miroir aux alouettes pourrait bien se ternir car il faut bien convenir d’une chose incontournable : l’empathie suppose une interprétation, une traduction de ce que dit et montre le patient. Dans cette transition de sens, il semble honnête d’admettre la possibilité de ne pas tout comprendre, de ne pas tout ressentir exactement comme le patient, voire de se fourvoyer. L’empathie ne tient pas ses promesses humanistes. Elle n’est pas un outil fiable qui puisse nous permettre d’interpréter rigoureusement les signifiants d’un patient. Elle pourrait même nous induire en erreur si cette empathie émotionnelle nous conduisait à traduire, interpréter les signifiants avec notre éthique de conviction. Pourvoyeuse d’opinion bon marché, cette éthique de conviction nourrit l’empathie jusqu’à produire une auto-satisfaction de celui qui pense seul et se satisfait de sa propre pensée.

L’empathie perd son odeur de sainteté et, sans vouloir la diaboliser,  il est temps de douter de ses bénéfices sans condition. Nous envisageons même que le patient ne soit pas sa cible bénéficiaire mais que le soignant utilise l’empathie pour son propre compte, quitte à ne pas comprendre le sentiment du patient, ni à ressentir ce qu’il éprouve. L’empathie conduit à des jugements biaisés, elle pousse à prendre des mauvaises décisions, elle peut même nous entraîner dans des formes de cruauté. (4)

C’est une critique qui concerne surtout l’empathie cognitive, la capacité à comprendre autrui. Si je suis un séducteur, un manipulateur, un harceleur, un tortionnaire, je vais me servir de cette compréhension. Nous savons que les menteurs et les escrocs excellent dans ce domaine… comme d’ailleurs les soignants. (5)

Sympathie, compassion, des concepts à repenser

La sympathie et la compassion ont été diabolisées comme des sentiments dangereux pour le soignant. Ces concepts ne permettraient pas suffisamment au soignant de se protéger et de trop souffrir-avec (cum patio) le patient. La sympathie reste une intention honnête et rien n’interdit au soignant d’être honnête avec le patient… Soigner en sympathie est un projet qui promeut la réciprocité entre soignant et soigné en même temps qu’il évacue l’insuffisance de pensée unilatérale de l’empathie.

La compassion est un concept évolutif et s’éloigne aujourd’hui de la souffrance émotionnelle. Elle se rapproche davantage d’une éthique de la sollicitude. Elle s’affiche également comme un concept loyal qui cherche à reconnaitre autrui dans sa vulnérabilité.

Soigner en sympathie est un projet qui promeut la réciprocité entre soignant et soigné en même temps qu’il évacue l’insuffisance de pensée unilatérale de l’empathie.

Notes

  1. Rey Alain, Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, 2000, p.1222.
  2. Tisseron Serge et Henri-Pierre Bass, L’empathie, au cœur du jeu social, Dans Le Journal des psychologues 2011/3 (n° 286), pages 20 à 23.
  3. Elie Maurice, De l’Einfühlung à l’empathie, revue littéraire et esthétique Temporel, n°14, septembre 2012.
  4. Bloom Paul, Against Empathy. The Case for Rational Compassion (Ecco/The Bodley Head)
  5. Bloom Paul: Les racistes sont en général des gens très empathiques Philosophie Magazine, déc-janv 2020.

Christophe PACIFIC, Cadre supérieur de santé Docteur en philosophie, membre de la Commission Philosophie christophe.pacific@orange.fr

4 COMMENTAIRES

  1. Merci à Christophe Pacific, pour cet article intéressant et éclairant, sur les limites du concept d’empathie et peut-être sur les risques d’un versant “compassionnaliste” du soin : la thèse d’une “fin de vie” du concept d’empathie dans l’épistémologie de la santé est sans doute (encore ?) iconoclaste. Personnellement, il m’inspire spontanément plusieurs questions naïves.
    1) Est-ce que cette question de l’empathie ne trouve pas son équivalent au XVIIIème siècle avec la notion de pitié. On sait que Rousseau (Discours sur l’origine des langues ; Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes) fonde la morale sur deux sentiments primitifs : l’amour de soi et la pitié qui permet la communication entre tous les êtres sensibles (homme/homme, animal/animal, homme/animal). Car c’est toujours le même problème qui se pose : souffrir avec l’autre sans être l’autre, sans souffrir en lui comme lui.
    2) La distinction entre empathie cognitive et empathie affective rejoue, en le déplaçant évidemment, le classique Paradoxe sur le comédien de Diderot (encore le XVIIIè siècle). Le comédien doit-il éprouver les passions de ses personnages ou s’en tenir à distance pour mieux les jouer ? Mais le soignant n’est pas un acteur (il ne joue pas un rôle), il est un actant et a un rôle médical et social. Soigner n’est pas représenter. Donc l’analogie est mal venue. Mais c’est bien le rapport entre action (soin) et passion (empathie) qui est en jeu.
    3) Ensuite l’empathie cognitive est un concept ambigu qui peut sembler ambigu. S’il s’agit de comprendre, l’acte peut n’être qu’intellectuel. S’il s’agit d’éprouver un sentiment, la compréhension risque d’être plus confuse. Faut-il tenir pour équivalentes l’empathie cognitive et la connaissance emphatique ?
    3) Évidemment, comme le montre l’article, on voit bien comment l’empathie suggère ou tente de suggérer qu’on puisse accompagner et accomplir le soin à la personne par l’empathie, en se passant du langage, donc de la médiation des signes et de leur interprétation— ce qui était aussi la fonction de la pitié chez Rousseau (se passer de la raison qui éloigne du malheur et de l’injustice et même enferme chacun dans un égoïsme justifié). 4) Est-ce que le concept de sollicitude (mise en valeur par le philosophe P. Ricœur dans sa « petite morale ») peut se substituer à celui d’empathie ? Une éthique du care, qui s’appuie précisément sur les concepts de sollicitude et de vulnérabilité, évoqués aussi dans l’article, peut-elle se passer du concept d’empathie ? Le discours sur l’empathie ne sert-il pas à préserver la dimension humaine du soin contre une approche qui se voudrait davantage, voire exclusivement technologique ? Donc l’humanisme du soin peut-il se passer d’empathie ?

    Laurent Cournarie

  2. Cher Professeur, je vous remercie de votre réflexion. je vous suis sur le lien assez direct de ce concept avec la pitié. Souffrir avec, mourir avec, donne à la pitié et à la compassion un côté “épuisant” pour les soignants.
    L’analogie avec le comédien selon Diderot est excellente et loin d’être mal venue bien au contraire ( je la reprendrai d’ailleurs pour les réflexions universitaires) car c’est bien ce qu’il se joue dans le concept tel qu’il est enseigné depuis trop longtemps quand nous demandons à nos étudiants de naviguer dans le cruel dilemme de “ressentir sans éprouver”. Le souci des soignants réside dans le fait qu’il ne peuvent pas “jouer” et je crois humblement qu’il n’y a pas de soignant sans émotion. De là, la juste distance et les postures professionnelles ont tout à gagner à rester sincères. Le côté sportif de cette affaire réside dans le fait de ne pas se laisser noyer dans les excès et ici, Aristote nous propose l’exercice de la recherche vertueuse par la juste mesure (ni détachement, ni abandon aux émotions dévorantes).
    Je vous suis aussi sur le chemin de Ricoeur pour le syncrétisme de sa philosophie et de sa vison autour de l’interdépendance qui pousse chacun à reconnaitre autrui comme soi-même. Cette référence se complète aisément avec celle de la sollicitude et du constat de la vulnérabilité qui seront les leviers fondamentaux d’Emmanuel Levinas pour engager le soignant vers le souci de l’Autre.

    Se passer du concept d’empathie ? vous aurez compris que mon intention était provocatrice. Il est certain que l’on présente aujourd’hui le concept comme une armure professionnelle contre le risque d’une technologie dévorante d’humanité. Vouloir se cacher derrière ce bouclier ne nous ferait-il pas manquer la rencontre humaine ? Mettre la technologie au service de la vulnérabilité, promouvoir une technologie dirigée par un questionnement éthique pérenne serait peut-être une belle signature d’humanité et sur ce point, gageons que Martin Heidegger nous rejoindrait (ça ne coûte rien) ?!

    Le contexte actuel est propice à une forme non choisie d’heuristique de la peur. les relations en sont grandement impactées et les soignants ne sont pas écartés de cette problématique. Quand l’Autre devient l’Alien, porteur du mal contaminant, nous pourrions penser que le soignant puisse, lui aussi vouloir fuir cette menace, cette inquiétante étrangeté. Je constate tous les jours que le professionnalisme, le savoir des sciences infirmières, la conscience d’humanité permettent au soignants de répondre à l’instar de Levinas “Me voici”. Il y a dans cette réponse toutes les vertus cardinales de l’antiquité. Le constat de vulnérabilité et la sollicitude sont au rendez-vous. D’aucuns parleront d’empathie… Je crains juste que l’évolution sémantique de ce concept soit victime d’un ancrage angélique qu’il faille quelque peu bousculer ou du moins réinterroger.

    Merci encore pour votre réaction Professeur. Au plaisir de débattre et de défendre à vos côtés la nécessité d’une pensée éthique au service de la vulnérabilité.

    Bien à vous et bien respectueusement,
    Christophe Pacific

  3. Merci Christophe pour cet article et Laurent pour cet échange en commentaire!

    Passionnant de voir que nous avons encore beaucoup à apprendre sur ce soft skill, cette qualité purement humaine qu’est l’empathie et qui nous différencie de la machine! Le challenge est de taille mais l’objectif est noble!
    Les soignants, surtout dans cette période de crise sanitaire, ont besoin de cet accompagnement et ces réflexions pour leurs patients et eux mêmes.

  4. Merci Luc ! Il est certain que notre contexte de crise sanitaire a besoin plus que jamais du sens de l’humain. Du sens clinique et du “bon sens” pour pallier les insuffisances des tests qui ne nous garantissent rien à 100%. De la même façon que votre aspirateur autonome, l’automate des tests ne sera jamais considéré comme une personne morale et nous chercherons toujours des sorcières en chair et en os à brûler : le patient Zéro par exemple, il semblerait que celui-ci soit identifié. il a déjà chaud aux fesses… 😏
    bien à vous,
    Christophe

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