Laurent CournariePhilosophie

Un programme humaniste pour le posthumanisme ?

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Un programme humaniste pour le posthumanisme ?

 

On est pris en étau. D’un côté, la question éthique ou morale est clairement posée : que devons-nous faire face à la vague transhumaniste et à l’utopie posthumanisme ? De l’autre, on a des raisons de croire qu’aucun devoir, même formulé avec force par les instances internationales les plus autorisées, ne suffira à arrêter ce qui est en mouvement. Deux arguments vont dans son sens :

  • la loi de Gabor : tout ce qui est techniquement possible sera réalisé
  • le fait que, par la compétition mondiale des laboratoires de recherche et des appétits financiers, aucune interdiction d’aucun moratoire n’a jamais été maintenue.

“La morale” a toujours consisté à poser des interdits (« Tu ne tueras point »). “L’éthique“ qui conseille mais n’interdit pas épouse davantage la domination technique qui caractérise notre époque et irréversiblement pour toutes les époques à venir. Comme si la possibilité du “non“ avait disparu du monde. Nous ne sommes plus capables collectivement de faire primer le devoir (tu dois/tu ne dois pas) sur le pouvoir.

La question morale est posée individuellement pour le chercheur, collectivement pour les Etats. Faut-il renoncer pour l’un à une recherche (cf. le cas emblématique du biologiste Jacques Testart en son temps : L’œuf transparent, 1986), à un label en sachant que cela profitera à un autre laboratoire concurrent ? Faut-il interdire ce qui est ou sera offert derrière ses frontières ? Interdiction en deçà des Pyrénées, autorisation au-delà. Ajoutons que le temps de la réflexion n’est pas celui de l’invention technologique qui dicte à son tour l’économie. La sagesse vient toujours trop tard et peut-être jamais.

Dans ces conditions, à terme une humanité a deux vitesses n’est pas improbable (humanité augmentée et/ou améliorée, humanité non augmentée et/ou non améliorée) — ce qui n’est pas sans précédent : y a eu des sociétés esclavagistes et le capitalisme a toujours prospéré sur l’exploitation. Le paradoxe c’est que le transhumanisme prétend vouloir le bien de l’homme —  alors que de fait, l’humanité augmentée ne profitera qu’à une partie, déjà économiquement favorisée. Mais cela n’émeut pas, je crois, le posthumaniste convaincu. A un journaliste qui demande à Hans Moravec, pionnier de l’intelligence artificielle, ce qu’il compte faire des milliards d’êtres humains non améliorés, il répond : « Les tyrannosaures ont bien disparus… » (cité par J. -Fr. Mattéi, Questions de conscience, p. 147, LLI, 2017).

Il y a pourtant bien des raisons qui montre(raie)nt que le posthumanisme est fou. Mais être raisonnable parmi les fous n’a jamais été utile. Voici un argument pourtant que développe à la fin du chapitre qu’il consacre justement à l’utopie posthumaniste, le philosophe Francis Wolff dans Trois utopies contemporaines (Fayard, 2017). Il a l’avantage d’essayer de dépasser en quelque sorte l’opposition entre le laisser-faire et le refus, entre l’acceptation de l’éthique posthumaniste et le refus du transhumanisme. Le programme pour l’amélioration indéfinie de l’humain n’est pas en soi déraisonnable, et tout encourage à y souscrire, mais à condition de renouer avec le projet humaniste des Lumières.

La thèse est donc celle-ci. L’éthique posthumaniste est libertaire individualiste : elle est une éthique à la première personne. Le sujet agit pour son bien propre, il est à la fois l’agent et le bénéficiaire de son action. L’éthique à la première personne n’est pas nécessairement un égoïsme. L’éthique antique, par exemple épicurienne, est de cette sorte. Il peut se faire que ce qui conditionne mon bonheur fasse aussi le bonheur d’autrui (ainsi de l’amitié pour l’éthique antique). Il y a encore deux autres éthiques : l’éthique à la deuxième personne où il y a cette fois une distinction entre l’agent moral et le patient moral. L’individu agit en vue du bien d’un autre ou pour alléger ses maux. C’est l’éthique du soin et de l’éducation (agir en vue de la guérison du patient ou de l’apprentissage de l’autonomie de l’éduqué). Enfin la communauté éthique peut être élargie au-delà de soi et de l’autre pour concerner l’autre de l’autre, tout autre que l’autre et que moi. C’est l’éthique impartiale du juste. Le bien d’une éthique en 3ème personne relève en fait d’une éthique du juste.

Or quelque chose du rêve de l’éthique de l’amélioration posthumaniste peut être conservé, si l’on convertit son éthique à la première personne dans une éthique à la troisième personne. Le désir d’immortalité sur lequel se focalise l’éthique de l’amélioration devient juste à la troisième personne parce qu’elle correspond au désir de l’humanité et non de l’individu. On retrouve alors le principe responsabilité de Jonas (Le Principe responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique, Cerf, 1990) — dont nous avons résumé pour NXU les principales thèses et dont Paul-Antoine Miquel a également analysé plus en détail toutes les implications. Nous citons Francis Wolff : « Il ne dépend pas de nous, c’est-à-dire de l’humanité que nous formons aujourd’hui, qu’il y ait eu de l’humanité hier, mais il dépend de nous qu’il y en ait demain. Kant définissait l’humanité comme la “totalité d’une lignée de générations s’étendant à l’infini dans l’indéterminable“ (« Compte-rendu de l’ouvrage de Herder, Idées pour une philosophie de l’histoire », in Opuscules sur l’histoire, GF-Flammarion, p. 121). Notre communauté morale ne s’étend pas seulement dans l’espace, à tous ceux avec qui nous pourrions être en relation symétrique, elle s’étend dans l’avenir à tous ceux dont l’existence dépend de notre action et avec qui nous sommes en relation asymétrique. Il est contingent et n’a pas dépendu de nous d’être nés blancs ou noirs, ici plutôt qu’ailleurs, maintenant ou plus tard. Et puisque toute discrimination fondée sur la naissance est injuste, il serait injuste que ceux qui vivront après nous pâtissent de vivre après nous. Notre désir d’immortalité est donc, en troisième personne, la juste projection dans le temps de notre lien à la communauté morale humaine universelle.

Nous devons mourir, il n’y a rien-là qui doive nous terrifier. Mais l’humanité ne doit pas mourir, il y a là de quoi mobiliser ce qui nous reste d’espérance » (p. 64-65, Fayard, 2017).

Alors que faire donc ? La partie paraît mal engagée car les moyens sont disproportionnés. Mais malgré tout l’Europe a peut-être une voix à faire entendre face au transhumanisme mondial essentiellement américain et à l’utopie posthumanisme. L’information de l’opinion est notre principal moyen d’action. Et nous ne sommes pas les seuls à nous mobiliser, à alerter. Les publications se multiplient de tous côtés. Il nous appartient de bien poser les débats, et si possible avec la plus grande clarté, et de faire servir l’intelligence en réseau pour en assurer la diffusion. A NXU, nous essayons d’y prendre notre part, lucidement et “éthiquement“…

 

Laurent Cournarie NXU

 

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