Philosophie

En quel(s) sens la question du sens?

En quel(s) sens la question du sens ?

La question du sens est inscrite au programme de la commission Philosophie de NXU. Ce n’est pas par hasard. C’est une manière, inquiète, d’envisager les bouleversements sociétaux induits par les NBIC. « Quel avenir pour quel homme ? » : double incertitude qui interroge directement la question du sens. Quel peut être l'avenir de la civilisation révolutionnée par les NBIC et quelle sera l’humanité de cette civilisation ?
Mais la philosophie peut se montrer méfiante à l’égard de la question du sens. D’abord, parce que le sens n’est pas la signification (toujours particulière et contextualisée, obéissant à des règles sémantiques et syntaxiques définies) mais quelque chose comme un “signifié” ultime, uni-totalisant, la catégorie peut paraître épistémologiquement suspecte : son inflation est inversement proportionnelle à son manque de rigueur conceptuelle. Ensuite, ce n’est pas une question nouvelle, ou elle l’est aussi peu que la modernité elle-même, tant la “crise du sens” aura accompagnée soit sur un mode nostalgique (la perte du sens), soit sur un mode actif (le « déconstructionnisme »), toute la pensée philosophique moderne. Enfin, réflexion philosophique oblige, la question du sens n’est pas première. Avant de se demander si le monde révolutionné par les NBIC présente un/du sens, si la révolution des NBIC ne mérite pas d’être replacée dans la crise du sens, à resituer elle-même dans la crise systémique de la modernité (à la mesure du concept de crise lui-même — la crise du concept de crise), il s’agit de se demander si cela a un sens de se poser la question du sens. Car le doute est permis.
“Le” sens n’est-il pas un non-sens ? Peut-on seulement construire un énoncé signifiant consistant contenant la notion générale de sens ? Par ailleurs, prenant du champ, l’hypothèse métaphysique d’une absence de sens (nihilisme) n’implique pas contradiction. L’humanité serait jetée sur un caillou qui tourne sur lui-même et autour d’une étoile dans un vide sidéral infini (« le silence de ces espaces infinis m’effraie », Pascal). L’humanité disparaîtra avec l’embrasement de la Terre dans trois milliards d’années, et toute son histoire pourtant tumultueuse, si inventive, tellement intense ne laissera derrière elle aucune trace dans l’aventure cosmique — à l’exception peut-être de quelques sondes spatiales. Les premiers philosophes atomistes le disaient déjà : aucune providence, seulement des atomes tombant dans le vide, selon le hasard et la nécessité.
Ou bien, s’appuyant sur le temps long de l’histoire, on devrait reconnaître que si le monde n’a pas manqué de sens, ce fut toujours à l’ombre d’un système massif de croyances et de valeurs imposées ou fondées de manière hétéronome. Sauver le monde du non-sens, fut et continue d’être assurément le principal office des religions — quitte à priver l’homme de l’origine et de la fin du sens, en plaçant celui-ci, au-delà du monde, en Dieu. Autrement dit, impossible de dissocier la quête du sens et le fait d’une domination idéologique. C’est pourquoi, philosophiquement parlant, la première enquête ne devrait pas porter sur le sens mais sur le sens du sens.
Pourtant, pour une philosophie des NBIC, la question du sens reste pleinement légitime. Car, à travers elle et la réflexion sur l’éthique qui l’accompagne nécessairement, c’est la question du ou d’un sens humain possible de la révolution NBIC que la philosophie entend maintenir, aussi bien contre les naïvetés technophiles que les scénarios apocalyptiques. En résumé, l’humanisme est au cœur de la question du sens impliquée par la réflexion sur les NBIC. Que peuvent ou pourraient être, si l’on peut dire, des NBIC humanities ?
Mais cette question paradoxale engage d’autres problèmes. Par exemple, comment évaluer la révolution NBIC dans l’histoire humaine des révolutions technologiques ? L’intelligence artificielle existe-t-elle et/ou qu’est-ce qui spécifie l’intelligence humaine ? L’enjeu éthique contemporain n’exige

t-il pas de penser, ensemble plutôt que séparément, le défi techno-scientifique des NBIC et la crise écologique ? Comment intégrer les NBIC dans une éthique de la responsabilité à l’égard des générations futures ? C’est à l’examen de ces questions et d’autres encore inaperçues ou émergentes que se consacre, avec la plus grande liberté d’esprit et d’initiative, la commission Philosophie de NXU.

Laurent Cournarie, Professeur de chaire supérieure 1ère Supérieure Philosophie

 

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