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La barbarie du projet transhumaniste

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La barbarie du projet transhumaniste

Nos débats ont suivi un certain infléchissement depuis le début de NXU. Initialement ils portaient sur les impacts sociétaux des NBIC, sur le trans-post-humanisme. S’impose désormais, une réflexion plus “écologique“, impliquant la question de notre responsabilité à l’égard des générations futures, pour essayer de concevoir comment les intégrer dans notre pouvoir de décision. Ces deux champs d’analyses sont-ils divergents ? Certainement pas, puisqu’il y est également question de l’avenir de l’humanité — quelle humanité future ? ; quel monde habitable pour l’humanité future ? — de sa figurabilité et de sa prévisibilité. Qu’est-ce qui est possible, probable, nécessaire ? Comment définir les principes d’une pensée et d’une pratique sensées, sans céder ni au faux débat technophiles/technophobes, ni au prophétisme de l’apocalypse ou de l’assomption ultra-technologique ?

Pour preuve que ces débats ne sont pas disjoints, la conversation entre Oliver Rey et Mark Hunyadi, réunis à l’émission de France Culture, La Grande Table des idées du 8/9/2018 pour la publication de leurs derniers ouvrages, respectivement : Leurre et malheur du transhumanisme (Desclee de Brouwer, 2018) et Le temps du posthumanisme (Belles Lettres, 2018). Voici en résumé les principaux arguments de cette discussion rapportés à nos propres débats.

Le leurre du projet transhumaniste

Qu’est-ce que le transhumanisme ? Il suffirait peut-être de se demander : de quoi le transhumanisme est-il le désir ? La réponse serait simple : faire passer le progrès à l’augmentation de l’homme, c’est-à-dire faire croire que l’augmentation de l’homme est le prolongement et l’aboutissement du progrès (Lumières). Pour le trans-humanisme, l’homme est un état transitoire entre l’animal et le posthumain ; ou encore, les trans-humains seront des êtres “transcendants“ par rapport aux êtres humains qui les ont précédés, donc des post-humains. C’est pourquoi, la distinction entre transhumanisme et posthumanisme serait inessentielle. Il est, ici, curieux de constater, que sous couvert de technologie, le transhumanisme renoue avec la gnose des premiers siècles chrétiens pour une libération de la matière et du corps (mal), à ceci près que l’esprit (bien), c’est-à-dire ici le cerveau, sera couplé avec la machine.

Il y a donc bien une utopie trans-post-humaniste, mais elle ne porte pas sur l’humain pour améliorer son bien-être, comme promis, mais sur le marché, en le faisant pénétrer là où il s’était à peine encore immiscé : le corps doit être patiemment fractionné, divisé pour être appareillé et augmenté. La promesse d’immortalité est un produit d’appel. Le projet réel est d’investir le marché et de faire des profits gigantesques sur l’augmentation du corps. Voilà le leurre du trans-post-humaniste.

Le discours trans-post-humanisme

Le trans-post-humanisme recours à un discours caractéristique. Deux traits le distinguent. D’abord il s’écrit toujours au futur, en ignorant le conditionnel et parfois, le futur se formule au présent. Donc le futur est nié systématiquement dans son incertitude : pas de futurs contingents pour le trans-post-humaniste.

Ensuite, c’est une certaine rhétorique qui suit ce que Freud nomme (ou Derrida commentant Freud) le raisonnement ou la logique du chaudron. En l’occurrence, la rhétorique procède ainsi.

  1. Radicale nouveauté : le trans-post-humaniste commence par dire qu’avec le projet trans-humaniste, tout change puisque l’humanité change de condition au point de n’être plus l’humain qu’il était, et peut-être plus humain du tout ;
  2. Rien de nouveau : il se ravise en disant qu’en fait rien ne change, si la radicale nouveauté suscite trop de crainte, parce que le trans-post-humanisme est l’humanisme d’hier avec les moyens technologiques de demain ;
  3. Evolution inéluctable : de toutes façons, radicale nouveauté ou non, crainte ou pas, l’évolution est irrésistible.
  4. Discontinuité : Le transhumanisme ouvre la posthistoire de l’humanité ; 2. Continuité : Le transhumanisme est le futur de l’humanisme ; 3. Nécessité : Le transhumanisme est le sens de l’histoire.

Le nerf de l’argumentation consiste ainsi à faire croire que la technique a toujours déjà été trans-humaniste (mouvement rétrograde du vrai comme disait Bergson), ce qui revient à faire passer l’augmentation de l’homme pour la même chose que l’amélioration de la condition humaine poursuivie avec d’autres moyens (plus efficaces) que la technologie du passé. Comme si corriger sa vue par des lunettes était déjà une augmentation de l’homme. Ainsi deux confusions ou deux abus sont à l’œuvre :

(a)   identifier augmenter l’homme (normal) et compenser ou corriger une déficience. Vouloir le meilleur pour son enfant serait vouloir un enfant augmenté.

(b)   assimiler la logique d’innovation (qui appartient à la technologie) et la logique d’hégémonie de la technologie sur l’ensemble de la société.

Le trans-post-humanisme au risque du défi écologique

Quelle est peut-être la plus grande folie du trans-post-humanisme ? Oublier que la culture humaine, même technologique, ne peut se construire et se perpétuer sans être en relation avec ce qui n’est pas elle. La culture et la technique ont besoin d’un vis-à-vis, d’une altérité : c’est la condition de la sagesse ou du moins d’un monde humain.

Or le trans-post-humanisme s’enferme dans un vertige technologique. S’il n’ignore pas complètement le défi écologique, il y répond par un solutionisme technologique. Par exemple, il serait utile d’implanter dans les yeux des cellules artificielles pour voir la nuit sans dépenser d’énergie pour l’éclairage public.

La loi de Moore sur l’augmentation de puissance de calcul des ordinateurs sert déjà à soutenir le scénario d’un progrès exponentiel dont le trans-post-humanisme a besoin pour sa diffusion. Mais ce que l’on feint d’ignorer c’est que cette loi (qui n’est pas universelle et nécessaire comme une loi de la nature) d’une part a nécessité, pour maintenir la courbe, des investissements colossaux et, d’autre part repose sur une continuité historique aujourd’hui compromise. Se rejoue peut-être ici une variation de l’utopie moderne sur le travail : la technique moderne aurait permis à l’homme de s’affranchir de la nature, de reconnaître dans le travail une activité productrice non seulement de valeur (économie) mais de sa propre essence. Mais le travail ne donner le sentiment d’un monde stable, objectif, durable, prêt à accueillir un progrès indéfini que tant que « le problème de l’épuisement des énergies et des ressources non renouvelables n’est pas devenu une épreuve cruciale ». Or il se pourrait que le défi écologique constitue une rupture qui remette en cause la continuité du progrès technologique sur laquelle parie et spécule le trans-post-humaniste. Il y a bien un changement radical : ce n’est pas le projet trans-post-humaniste dans l’avenir mais c’est le défi écologique au présent. Le trans-post-humanisme a besoin de continuité pour son changement : mais le changement écologique brise cette continuité. Ce qui ramène à nos débats.

Ainsi le trans-post-humanisme n’est pas le prolongement de l’évolution technologique. C’est bel et bien un projet : il n’a rien de nécessaire. Mais c’est un projet insensé. Le trans-post-humanisme est écologiquement impossible à tenir. Il ment et leurre sur sa fin : le marché et non le bien-être de l’humanité. Philosophiquement, il repose sur une confusion entre progrès (technologique et social) et augmentation (technologique) de l’homme. Sa révolution est une involution qui nie la culture, en instrumentalisant la science au profit de pulsions élémentaires. Bref, c’est ce qu’on nomme plus communément “barbarie“.

Laurent Cournarie

 

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