Non classé

La philosophie éclairée par des découvertes récentes – Partie 2

Un loup pour l’homme

 

Des découvertes récentes, en paléontologie et en psychologie, répondent, au moins en partie, aux questions de la philosophie sur le caractère violent de l’homme.

L’homme hors la société est-il bon (Rousseau) ? L’homme est-il un loup pour l’homme (Hobbes) ?

Dans son Discours sur l’origine des inégalités parmi les hommes, Rousseau loue l’état nature, une fiction de l’homme vivant hors la société, comme la période la plus heureuse de l’humanité. Autosuffisant, mais aussi stupide, l’homme n’y aurait conscience ni de la morale ni du bien ni du mal. Il y vivrait en paix. Cependant, le philosophe sait que cette période n’est peut-être que théorique : « écartons les faits », dit-il en refusant le récit biblique, mais aussi les découvertes paléontologiques. Rousseau s’oppose à Thomas Hobbes pour qui « l’homme est un loup pour l’homme » (T. Hobbes, Leviathan). Le philosophe anglais désigne aussi la société comme la « guerre de tous contre tous », en l’absence d’un Etat souverain pour la réguler.

Les premières traces d’homo sapiens remontent à – 315 000 ans. Dès cette époque, l’homme, comme ses homologues du genre homo, vit en communauté. L’état de nature, au sens de Rousseau, d’un individu indépendant du groupe, n’a jamais existé. Jusqu’à la révolution agricole du Néolithique, qui débute en -9000 av. J.-C. en Mésopotamie, notre ancêtre est nomade et se nourrit de produits de la chasse, la pêche et la cueillette. Pour cette période qui couvre 96% de l’existence de notre espèce, les dernières découvertes montrent des situations extrêmement hétérogènes. Certaines peuplades ont pu vivre sous un régime de paix, pendant de longues années. D’autres ont été soumises à des conflits meurtriers. Aucune image du « bon sauvage » ou bien de son contraire, le primitif sanguinaire, ne convient.

Les 10 000 ans qui viennent de s’écouler depuis le début du Néolithique, forment une période trop courte pour que notre ADN n’ait évolué sensiblement. Nous n’avons a priori ni plus ni moins de propension génétique à la violence que nos ancêtres chasseurs-cueilleurs.

Rousseau pensait que l’homme à l’état de nature était stupide, ceci expliquant sans doute sa bonté intrinsèque. Dans un environnement hostile, la connaissance des diverses plantes, leurs localisations, leur cycle de croissance selon les saisons, les mouvements du gibier comme des prédateurs, supposait des capacités de mémorisation et d’inférence, sans faille. La taille du cerveau d’homo sapiens a légèrement diminué dans les derniers 10 000 ans. Notre ancêtre chasseur-cueilleur mobilisait, sans doute, des capacités intellectuelles supérieures aux nôtres.

La vie en société aurait-elle rendu l’homme mauvais (Rousseau) ?

Rousseau oppose le mythe du bon sauvage (même s’il n’utilise pas le terme) à celui de l’homme en société : « la nature a fait l’homme heureux et bon, mais […] la société le déprave et le rend misérable. » (Dialogues : Rousseau, juge de Jean-Jacques). La propriété serait à l’origine de la création de la société et de la perversion de l’humain : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire « Ceci est à moi », et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile » (Discours sur l'origine de l'inégalité, 1754).

La sédentarisation qui accompagne voire précède la révolution agricole, a conforté la notion de territoire, à l’origine d’une augmentation des conflits. Le Néolithique a été marqué par un accroissement de la violence qui atteindra son paroxysme dans les périodes suivantes, de l’Antiquité jusqu’à l’époque contemporaine. Ce n’est qu’à partir du Vingtième Siècle, en particulier de la fin de la Seconde Guerre mondiale, que la violence diminue sensiblement. Les grands conquérants que furent Alexandre le Grand, César, Attila ou Napoléon, se caractérisent aussi par les massacres de masse qu’ils perpétrèrent. Gengis Khan et ses guerriers mongols élimineront, à eux seuls, 40 millions de personnes, soit 10% de la population mondiale de l’époque. Près de deux cents ans plus tard, au XIVème siècle, Tamerlan et ses troupes feront plus de 17 millions de victimes. Rapportés au pourcentage de la population mondiale du moment, les 63 millions de morts de la Seconde Guerre mondiale ne se situent qu’à la onzième place des conflits les plus meurtriers de l’Histoire, avec des armes de destruction sans commune mesure avec celles des périodes précédentes.

Pendant plusieurs millénaires, la guerre a fait partie du quotidien des humains. D’après un calcul effectué par le philanthrope belge Jean de Bloch, à la veille de la Première Guerre mondiale, l’homme avait connu, sur une période de près de 3400 ans, en moyenne une année de paix tous les quatorze ans. Le pourcentage de morts violentes dans des conflits, rapporté à la mortalité totale, a diminué sensiblement après 1945. Sans minimiser la capacité des Nations-Unies à en empêcher certaines, la guerre est devenue trop coûteuse, en homme et en argent, en comparaison de l’avantage espéré en territoires et en ressources. L’appât du gain serait donc l’une des premières causes des conflits, comme le pensait Rousseau.

Hobbes notera, avec justesse, que ce ne sont pas les individus qui se font la guerre, mais les souverains. Bien des années plus tard, Paul Valéry dira de la guerre, qu’elle est un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit d’individus qui se connaissent, mais ne se massacrent pas.

Comment des individus ordinaires, qui n’avaient rien de meurtriers en puissance, ont pu se rendre coupables de crimes contre l’humanité ?

Les études de conflits récents ainsi que des travaux réalisés par des psychologues, ont démontré que de nombreux facteurs expliquent ces actes, dont la dévalorisation et la déshumanisation de l’autre, un rapport dévoyé à l’autorité ou un conditionnement préalable de type lavage de cerveau.

Dans une expérience célèbre qui remonte aux années 60, le psychologue américain Stanley Milgram a organisé une série d’expérimentations durant lesquelles une personne interrogée pour un test de mémorisation était sanctionnée par des décharges électriques d’intensité croissante, si elle répondait mal. En réalité, il n’y avait pas d’électricité ; l’individu qui se trompait dans ses réponses, était un comédien, et simulait. Les vrais cobayes de l’expérimentation étaient les volontaires chargés d’administrer la sanction, sous la supervision d’un autre comédien, jouant le rôle de l’expérimentateur. Les résultats de ces expériences, menées sur plus de 600 personnes, stupéfièrent tout le monde, à commencer par Milgram. Selon la pression de l’autorité scientifique exercée par l’expérimentateur-comédien, jusqu’à 60% des cobayes avaient pu se transformer en bourreaux, en administrant, en connaissance de cause, une décharge de 450 Volts, potentiellement létale.

Des études menées juste après la Seconde Guerre mondiale par l’armée américaine, ont montré que seulement 10% à 15% des soldats en situation de combat avaient fait usage de leur arme. Les autres n’en avaient pas moins démontré leur courage, mais n’avaient pas forcément fait feu, y compris si leur vie était en danger. Dès lors, l’armée américaine n’aura de cesse de conditionner ses soldats pour une plus grande « efficacité » face à l’ennemi. Durant la guerre de Corée, le pourcentage de soldats ayant ouvert le feu sur l’ennemi, passera de 15 à 50%. Au Vietnam, il atteindra les 90 à 95%, fait sans précédent dans les guerres.

Fort heureusement, notre quotidien est loin de celui d’un GI dans la jungle vietnamienne. On estime à 3% le pourcentage de psychopathes présents dans une population. Dans l’immense majorité des cas, par nature, l’homme n’a aucune propension à éliminer son semblable. Ouf !

 

Emmanuel Bertrand-Egrefeuil, Informaticien, ancien directeur de Collection Fantasy

Avec ses remerciements à Laurent Cournarie

 

Vous pouvez télécharger le fichier en format PDF en cliquant ici :La philosophie éclairée par des découvertes récentes – Partie 1

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *